Du XIXᵉ siècle aux années 1970, l’État transforme de somptueuses demeures en centres de rééducation pour jeunes délinquants et écoles d'éducateurs. Derrière les façades dures, l'illusion du luxe laisse place à la discipline carcerale, puis à l'expérimentation pédagogique et aux baraquements de fortune. Une exposition qui retrace l'histoire méconnue du patrimoine au service de la justice des mineurs.
La réutilsation des châteaux dans un but social est une tradition ancienne : depuis le XVIIe siècle, certaines demeures ancestrales sont transformées en hospices ou prisons. Avec la Révolution, la question se pose de manière plus massive : châteaux et abbayes étant vendus ou attribués à l’État, aux départements, aux municipalités ou à des particuliers.
Bien que les châteaux privés connaissent par ailleurs un âge d’or (transformations, améliorations et constructions nouvelles), l’érosion se poursuit au cours du XIXe siècle, de nombreuses propriétés étant léguées ou achetées par des œuvres charitables. À la fin de la Première guerre mondiale, le mouvement de réaffectation connaît un nouvel essor, alors même que la crise des grandes fortunes et la baisse des revenus agricoles entraînent l’arrêt des chantiers de construction ou de réparation.
Aucun château n’est édifié ou presque après 1918. Si la presse annonce de façon exagérée la fin de l’usage aristocratique des châteaux, les initiatives privées et publiques se multiplient pendant l’entre-deux-guerres dans le domaine social. Aux traditionnels orphelinats s’ajoutent les équipements de la croisade sanitaire contre la tuberculose : colonies de vacances, écoles de plein air, aériums, préventoriums et sanatoriums. Œuvres de bienfaisance, municipalités et services de l’État se disputent les occasions à saisir pour reconvertir ce patrimoine.
Après la Seconde guerre mondiale, la politique des dommages de guerre et l’affaiblissement de la propriété privée des grands domaines semblent accélérer ce processus, même si certains commencent à en questionner l’aspect fonctionnel. Tous justifient cette politique par l’opportunité foncière et financière. Mais étaitce si opportun et pour qui ? La remise en cause de l’usage des châteaux et de leur capacité d’adaptation à la fin des années 1960 donne tout son sens à cette question.
Dès la fin du XIXe siècle, l’Administration pénitentiaire est chargée de promouvoir la création de nouvelles colonies pour jeunes mineurs passés devant les tribunaux, censées se démarquer de la prison pour mieux réussir leur rédemption. Bien que le modèle du genre – fortement diffusé – soit la colonie privée de Mettray (1839-1937), conçue de toutes pièces selon un système pavillonnaire et familialiste au milieu de parterres de fleurs et de rangées d’arbres, le secteur public innove peu en la matière.
La Pénitentiaire préfère souvent, manque de moyens oblige, réhabiliter ses locaux vétustes et désaffectés, ou récupérer et aménager d’anciennes casernes, abbayes, forteresses ou châteaux qui ont depuis longtemps déjà prouvé leur efficacité comme lieux de détention.
Si, dans quelques rares exceptions, le décor peut faire illusion, par la magnificence de l’architecture, l’Administration se charge de démontrer, photos à l’appui, qu’il ne s’agit pas de villégiature, mais bien de maintenir rigueur, ordre et discipline, en construisant au besoin des quartiers de fermeté. Les jeunes colons prennent le grand air et sont en contact avec la nature, dont ils travaillent la terre à pleines mains. Mais l’uniforme reste de mise et le personnel rappelle à tout moment qu’ils sont soumis à une stricte surveillance et que tout écart à la norme sera sévèrement puni.
LE CHÂTEAU-PRISON
1890-1947
Dès la fin du XIXe siècle à la Libération, plusieurs châteaux sont reconvertis en internats, accueillant jusqu’à 500 enfants de justice. L’architecture, détournée en instrument de punition, répond aux exigences d’un traitement collectif et répressif de l’enfance, bien que la législation prône l’éducation. Les établissements suivent des principes communs : les évasions doivent être évitées, la garde facilitée et l’économie de moyens observée. Aussi, enceintes, tours, chemins de ronde et fossés, quand ils existent, trouvent-ils leur pleine utilité. À défaut, l’éloignement joue le même rôle. À cela s’ajoute un contingentement extrême de l’espace. Des espaces clos, nus et austères se succèdent avec portes, grilles, sas et couloirs.
"Des demeures princières pour de jeunes délinquants", titre la presse aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, faisant écho aux livrets de présentation et autres propagandes vantant le décor somptueux des « nouveaux » centres pour mineurs en Justice. Rien n’est trop beau pour accueillir et sauver ces enfants en danger moral et les châteaux deviennent le symbole du faste mis en œuvre dans cette nouvelle entreprise qui se veut désormais de rééducation et non plus de correction.
Certains s’inquiètent même des mauvaises habitudes, du goût du luxe que pourraient attraper ces jeunes appelés, à la fin de la prise en charge, à réintégrer leur milieu social d’origine. Que l’on se rassure, cette vie de château ne signifie pas train de vie de châtelain. Point d’oisiveté ou de relâchement, le programme de réadaptation est minuté et bien contingenté.
Le travail, valeur sûre, est largement représenté et les ateliers d’apprentissage, dans la course aux CAP, battent leur plein. La pratique sportive bien répartie dans la journée permet de veiller à garder des âmes saines dans des corps sains, tout en renforçant l’esprit d’équipe. Les activités très dirigées évitent l’écueil de la fainéantise. Par ailleurs, si les façades historiques sont parfois remarquables, l’envers du décor s’avère beaucoup plus spartiate, parfois même miteux. Les survivances de la culture pénitentiaire ont la vie dure : cages à poules et mitard n’ont pas totalement disparu. Quant au parc enchanteur et au domaine agricole qui entourent le château, ils demandent un entretien constant, devenant des terrains d’application pour les futurs jardiniers, horticulteurs ou ouvriers agricoles.
A partir des années 1940, le château devient le patrimoine privilégié pour l’ouverture d’internats, sous l’effet d’une offre importante et bon marché, de financements plus conséquents et de l’encouragement du ministère de la Justice, qui en acquiert une dizaine jusqu’aux années 1960. Cependant, l’essentiel du travail éducatif a désormais lieu dans des bâtiments neufs construits dans le parc, réalisés dans le cadre de la planification des équipements du secteur sanitaire et social des années 1960. Ils se caractérisent par leur dispersion, leur horizontalité, un linéaire de façade important, une grande répétitivité et prennent modèle pour la plupart sur l’architecture pavillonnaire. Les propriétés sont divisées en zones par grandes fonctions : administration, services généraux, logements du personnel, hébergement des jeunes, ateliers, classes, loisirs.
À un traitement de masse des problèmes des mineurs en justice succède une individualisation plus grande. Elle se traduit dans l’espace par l’apparition de la chambre individuelle et surtout du système pavillonnaire, visant à ramener l’internat à une échelle plus familiale, même si les effectifs restent importants (100 à 150 places). Chaque pavillon héberge un ou deux groupes de 8 à 16 jeunes chacun, fonctionnant avec une certaine autonomie par rapport aux autres. Il s’inspire de l’architecture de la maison, comme la pédagogie est fondée sur la thérapie de groupe et la « famille » reconstituée autour d’un éducateur-exemple. L’institution de Brécourt à Labbeville (1947-1991) en est un modèle précoce. Celles d’Émancé (1965-1994) et de Fay-lès-Nemours (19641994), conçues par les architectes Jacques Marrast et Pierre Gelin, figurent le mieux cette volonté de faire du château un lieu de rééducation efficace et agréable. Monde à part, isolé géographiquement et socialement, il reproduit toutefois certaines défaillances de l’internat fermé d’antan.
Les anciennes colonies, logées dans des châteaux, des abbayes ou des casernes sont souvent aux prises avec leur histoire : bâtiments peu adaptés, murs austères, escaliers monumentaux, salles immenses difficiles à chauffer… En comparaison, les nouveaux centres construits pendant la Seconde guerre mondiale dans des baraquements de fortune, récupérés des stocks de l’armée ou anciennes poussinières et installés parfois sur les ruines d’un château bombardé, malgré leur misère, semblent avoir permis une plus grande liberté.
Avec la baraque vient une réalité faite de rats, de puces, de gale, de froid et de boue. Pourtant, beaucoup de ceux qui l’ont pratiquée gardent une tendresse pour ces lieux changeants, aux réaménagements successifs. Une baraque se monte, se démonte, se déplace, se vit : tantôt salle de classe, tantôt dortoir ou salle de jeux, tantôt réfectoire ou chapelle. La baraque, fille de la pénurie, devient, une fois des temps meilleurs venus, objet de nostalgie. Elle apporte une valeur éducative sans doute en lien avec l’idée de fraternité entre les adultes et les jeunes, ou encore de "ténacité", "d’exigence cordiale", exprimées dans un tract de 1953.
Cette différence apparente doit cependant être nuancée par la reconduction troublante de l’agencement des locaux et des principes de circulation (disposition au carré autour d’une grande cour, lever aux couleurs…). D’ailleurs, le rêve de pierre reste fort et dès que les financements le permettent, les baraques déménagent et sont reconstruites dans du neuf… souvent dans des grands parcs avec château. Avec un changement de fond toutefois : si le château reste au cœur de l’Institution centralisant les pouvoirs, on n’y loge pratiquement plus jamais les jeunes.
La plupart des rééducateurs sont recrutés au tournant de la Seconde guerre mondiale en raison de leur expérience au sein des mouvements de jeunesse et en particulier de leur formation dans les écoles de cadres créées par le secrétariat à la Jeunesse sous Vichy. Sillery, Charaintru, Marly-le-Roi, Château de Madrid, la Haye-en-Mordelles, Montry – pour n’en citer que quelques-unes – sont autant de lieux de passage revendiqués par les premières générations d’éducateurs.
À l’image des centres de l’enfance, où ces jeunes « chefs » sont appelés à travailler, la plupart de ces écoles sont installées dans de vastes demeures historiques. Les élèves sont ainsi invités à se mettre dans la peau de leurs futurs protégés et à participer 24h sur 24 à cette drôle de "vie de château". Petite communauté en vase clos, en short et maillot de corps ou en tenue bleue, blouson d’aviateurs, la journée est rythmée du dérouillage matinal à la veillée du soir, en passant par le lever aux couleurs et les diverses activités ludiques ou laborieuses, toujours minutieusement dirigées. Rien de tel que cette « mise en situation », pour devenir à son tour maître de céans et encadrer un groupe de gamins tumultueux.
La nouvelle direction de l’Éducation surveillée crée en 1952 la première école publique pour former son personnel éducateur sur ce modèle. Les premières sessions s’ouvrent en effet dans le château de Vaucresson. Tout le monde loge sur place y compris le directeur et sa famille, surveillant avec bienveillance que le quartier des garçons ne vienne empiéter sur l’étage des filles.
La formation initiale est également redéployée dans un château ayant déjà fait ses preuves, à Marly-le-Roi. En revanche, au début des années 1960, quand le modèle pavillonnaire commence à s’imposer, ce sont dans des bâtiments préfabriqués, situés à Savigny-sur-Orge, que l’on transfèrera une partie de cet apprentissage.
Pendant longtemps la reconversion sociale des châteaux paraît rencontrer un large consensus. Un florilège de petites annonces à destination des œuvres semble d’ailleurs brader ce patrimoine au plus offrant.
Ces propriétés présentent en effet de nombreux avantages. Elles offrent non seulement de vastes locaux pour accueillir une communauté nombreuse tant de gamins que de personnels logés sur place, mais aussi de grandes étendues de terres, permettant de viser une relative autarcie. Les nouveaux acquéreurs peuvent de plus hériter d’un réseau de relations tissé depuis plus d’un siècle avec les populations villageoises alentour qui montent travailler au château ou pourvoient aux denrées de première nécessité. Tout naturellement donc, les nouveaux arrivants comptent endosser les habits de châtelain et profiter de ce capital.
Ce transfert de titre se heurte cependant parfois à une vive résistance du voisinage qui vit comme un sacrilège le recyclage de ces nobles demeures en ce qu’il ne tarde pas à qualifier de "centre de redressement". La résistance est d’autant plus vive que la proximité de ces garnements risque fort de présenter un danger et un mauvais exemple pour les honnêtes familles des environs.
Bien que les plans d’équipement sanitaires sociaux permettent enfin, à partir des années 1960, l’engagement de sommes conséquentes pour aménager et construire des locaux, en cette période de croissance et de lancement de grands chantiers de construction, l’Éducation surveillée s’inscrit dans le droit fil de son prédécesseur. Alors que partout ailleurs on fait le choix de construire à neuf, en béton, sur des terres vierges, suivant la politique des "mètres carrés sociaux", la nouvelle direction du ministère de la Justice, contre vents et marées, s’ancre dans les vieilles pierres.
À l’image de son centre national de formation installé au château de Vaucresson, elle continue à acheter bon marché des grands domaines en plus ou moins bon état, ou à réaménager ceux qu’elle possède. Seul signe de modernité, l’apparition dans les parcs de pavillons flambant neufs pour abriter entre autres ateliers et unités de vie. Pourtant, à peine dix ans plus tard, les internats à gros effectifs éloignés des villes sont remis en question au profit de petits foyers semi-ouverts, intégrés dans les quartiers. De plus, les normes d’hygiène et de sécurité rendent obsolètes les installations dans ces grandes demeures, qui ne répondent plus aux nouvelles exigences de confort de la vie en communauté.
"Châteaux à vendre !" proclament les panonceaux à l’entrée des établissements, quand ils ne menacent pas de tomber en ruine. Mais point d’œuvres charitables pour se porter acquéreur, chacune ayant déjà fort à faire pour vendre son propre patrimoine. Les seuls preneurs sont les investisseurs audacieux dans l’hôtellerie de luxe, quelques nouveaux châtelains en quête de légitimité, et parfois, en dernier recours, le service des Monuments historiques quand l’architecture mérite d’être classée.
À partir des années 1970, le choix des châteaux est abandonné pour des structures plus petites, ouvertes et urbaines. Mais dès les années 1960, alors que la politique d’acquisition de domaines avec château se poursuit, une dizaine de projets de constructions neuves ex nihilo voit le jour. Ils montrent toute la difficulté de se détacher des modèles connus, de type carcéral ou pavillonnaire.
Avec le centre d’observation fermé de Juvisy-sur-Orge, conçu par l’architecte François Cazin entre 1965 et 1967, le pavillonnaire se conjugue avec un retour aux principes sécuritaires. Les pavillons qui accueillent les jeunes sont des tours circulaires ; les murs des salles au rez-de-chaussée sont en briques ajourées ; les « chambrettes" au 1er étage sont à surveillance panoptique ; l’enceinte de l’établissement en apparence peu élevée est renforcée par une déclivité de terrain ou « pas de loup ».
L’architecte Étienne Nouvellet propose en 1970 une architecture plus verticale et concentrée pour un foyer d’action éducative à Champigny-sur-Marne (projet non réalisé). Les bâtiments, administratif, d’hébergement des jeunes et de vie de groupe sont différenciés par la hauteur mais juxtaposés. Mais les expériences les plus novatrices sont sans doute celles des foyers de Sedaine, de Fontaine-au-Roi (11e), de Salomon-de-Caus (3e) à Paris, qui osent une véritable insertion des jeunes au cœur de la ville. Le centre de Sedaine ouvre ses portes en 1966 dans une construction neuve à cinq étages (architectes Jacques Marrast et Pierre Gelin) tandis que les deux autres prennent place dans le bâti existant (immeuble d’habitation populaire dans un cas, haussmannien dans l’autre). En 1973, le foyer de la rue Fontaine-auRoi va plus loin proposant, de façon utopiste, de créer une véritable communauté de vie avec les autres habitants de l’immeuble qui sont invités à profiter de l’espace restauration du foyer. Le temps des châteaux est-il réellement fini ?